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Couples sérodifférents – témoignages

Article écrit par Jonathan.

« Sérodifférence »… ! Pour faire simple, c’est le fait qu’il y ait dans un couple un partenaire qui est séropositif, et le deuxième qui est séronégatif, donc qu’il y ait une différence sérologique (VIH en l’occurrence) entre les deux partenaires. Ce terme est à préférer à celui de « sérodiscordance » portant une sémantique plus agressive.

C’est une situation qui est très souvent cachée, parfois même aux amis les plus proches. Il a été rude de trouver des témoignages dans mon entourage, malgré le boulot que j’exerce. Bien que dans les témoignages ci-dessous vous verrez que ce n’est pas un sujet dont le couple parle au quotidien, on remarque la difficulté qu’il peut y avoir à parler du fait d’être séropositif ou d’être dans un couple sérodifférent aux autres, à l’extérieur du couple.

Je suppose que dans votre entourage il y a possiblement plusieurs personnes séropositives, mais il y a aussi plusieurs personnes qui sont en couple avec une personne séropositive. Dans tous les cas combien vous en parlent ? Combien connaissez-vous de couples sérodifférents ? Et si oui, si vous l’avez appris directement d’eux ou bien par quelqu’un d’autre qui les auraient  « outé ».

Sur les actions de prévention que je mène avec l’association AIDES, j’en ai rencontré des tas de mecs… Et peu m’ont parlé de leur vécu dans un couple sérodifférent de vive-voix. Alors même que lorsque l’on fait passer des petits questionnaires anonymes, certains disent être concernés.

Cet article nous permet de réfléchir à savoir quels sont les espaces d’expression pour ces couples. Des deux partenaires ensemble tout autant que de celui qui est séroneg et celui qui est séropo, sans que la parole de l’un n’écrase celle de l’autre. J’ai ainsi souhaité par cet article donner la parole à deux mecs vivant dans deux couples sérodifférents. L’un est séroneg et le deuxième séropo.

« Ça va faire un an et demi qu’on est ensemble, il sait depuis un peu moins de 2 ans qu’il est séropo, et pour l’instant il n’est pas sous traitement car son médecin spécialiste du VIH n’en voit pas l’intérêt tant que ses T4 sont bons (défenses immunitaires, ndlr), car initier un traitement est quelque chose de lourd, et une fois commencé il faut s’y tenir à vie… et la vie pour nous est encore longue, lui ayant 25 ans, et moi 21 !

Je suis tout à fait d’accord sur le fait que ce ne soit pas quelque chose d’anodin, mais merde et moi dans l’histoire ? Je compte pour quelque chose ou bien ?

Je l’aime plus que tout, et je ne veux pas être contaminé. Et lui non plus ne veut pas me contaminer, il m’a dit plusieurs fois qu’il se foutrait en l’air si ça arrivait… il ne supporterait pas l’idée de me faire ça, ça le détruirait de me refiler son virus !

Mais voilà, au fil du temps c’est de plus en plus difficile à accepter de mettre un préservatif que nous trouvons tous les deux irritant en position passive, et notre sexualité ne peut pas être aussi épanouie que ce que nous voudrions. Et même si on essaye de mettre en pratique ce qu’on nous a dit pour réduire au plus possible les risques, il y en a de temps en temps.

On va ensemble à ses consultations à l’hôpital, mais quand on parle de sexualité, le médecin nous répond avec un sourire bienveillant qu’il suffit de mettre un préservatif, ce qui coupe court à toute discussion. Ni lui ni moi n’arrivons à lui parler d’éventuelles prises de risque. Un truc bien que ce médecin a fait, c’est de me rédiger une ordonnance valable un an pour me faire dépister tous les 3 mois, et il va aussi me vacciner, en douce, contre l’hépatite A en même temps que lui, et gratuitement (en France le vaccin n’est pas remboursé normalement, ndlr).

On nous a évidemment parlé du traitement d’urgence au cas où… mais je ne peux clairement pas aller chercher un traitement tous les mois… ! Une fois, la capote avait craqué, j’ai voulu en prendre un, et la médecin aux urgences était très désagréable, m’a dit que j’étais ‘’irresponsable et suicidaire’’, et a fortement insisté sur le prix de la trithérapie.

J’ai décidé de partir et de ne pas le prendre, c’était trop décourageant.

Heureusement les tests sont toujours négatifs aujourd’hui. Mais je sais qu’il suffirait d’une fois, et mon copain aussi ça le fait flipper… je pense désormais que « l’amour est un facteur de prise de risque », comme tu me l’avais déjà dit une fois. Je refusais de croire à cette connerie quand je l’ai entendu, mais force est de constater que si ! Autant avec les plans cul que j’ai pu faire, e n’avais aucun soucis de prévention, là j’ai un mec, je l’aime plus que tout, mais je refuse de voir en lui le virus, ce n’est pas ce qui compose son être, c’est l’homme de ma vie et je veux vivre avec lui comme n’importe quel autre couple.

Peut-être que la femme aux urgences avait raison, qu’on se voile la face, qu’on est irresponsables, d’ailleurs il a été très bouleversé par cet épisode de notre relation, où ça a réveillé en lui ses vieux démons, bloquant totalement sa libido… !

Il y a pourtant quelque chose qui pourrait nous sécuriser plus, c’est le traitement ! J’ai lu il y a peu une étude montrant que le traitement chez les couples comme nous réduisait de 96% le risque de contamination  !!!!!! (étude HPTN 052, ndlr) Au fond de moi je n’attends que ça, qu’il le prenne, je suis prêt à l’accompagner et le soutenir du début à la fin, pour que ça se passe le mieux possible. Et en évitant le sperme comme on le fait actuellement, je pense que le risque de contamination serait presque nul.

Mais voilà, je ne veux pas lui dire tout ça.

J’entends ses peurs avec le traitement qui est lourd, je veux être fort pour lui, et je ne veux pas qu’il le prenne juste pour me faire plaisir, mais parce qu’il en a vraiment envie/besoin, lui, et qu’il sera prêt à le prendre toute sa vie. Du moins jusqu’à ce qu’on trouve mieux.

Mais du coup j’en parle où ? A qui ?

Ses amis les plus proches sont au courant de sa séropositivité, mais je ne veux pas me confier à eux. Je n’ai que deux amis à qui je fais entièrement confiance, et qui je sais ne lâcheront jamais le morceau, et qui d’ailleurs habitent plutôt loin de Lyon. Ce qui évite au plus possible les fuites d’ailleurs. Mais ils n’ont pas que ça à faire non plus que de m’écouter parler. Donc la plupart du temps je garde mes craintes et mes questionnements pour moi.

Mon mec a une psychologue à sa disposition à l’hôpital s’il veut, mais moi j’aimerais bien pouvoir en bénéficier aussi des fois, pour pouvoir me vider un peu, lui dire mes peurs, pouvoir trouver des solutions avec cette psy peut-être… avoir l’avis d’un professionnel, mais bon ce n’est pas possible. Et si je me contaminais un jour, comment ça se passerait ? Je ne sais même pas si je pourrais parler, à ces deux rares amis avec qui j’en ai discuté, d’une séroconversion…

Mis à part ça je suis heureux tout de même hein, j’ai un mec formidable et pour rien au monde je n’en changerais. Je l’aime et on a plein de projets ensemble. On nous dit qu’on forme un beau couple, mais je pense que beaucoup sont très loin de penser à quel point on s’aime, et combien le VIH a pu nous consolider. »

(X., 21 ans, séronégatif en couple sérodifférent)

« Nous avons toujours très bien vécu ma séropositivité dans mon couple actuel, car j’en ai informé Maxime dès le début, avant tout rapport. Avec lui je sentais que ça pourrait devenir sérieux, et la suite m’a donné raison (depuis 3 ans), c’est pour ça que j’y ai été avec des pincettes.

Notre rencontre correspond à mon début de traitement. Nous étions très prudents au début, c’était même un peu de l’obsession, surtout de ma part. Aucun, mais alors aucun risque de pris. Une fois le traitement commencé et depuis que ma charge virale est devenue indétectable (ce qui réduit voire annule le risque de contamination, ndlr), nous avons relâché la vigilance, en gardant quand même la capote pour les relations anales (ce qui en l’occurrence ne gêne aucun des deux).

Aujourd’hui on a trouvé un équilibre tout à fait stable, je vais 2 fois par an à l’hôpital vérifier que tout va bien et lui se fait dépister par la même occasion, sans grande inquiétude franchement. C’est d’ailleurs tellement devenu un non-sujet de conversation (parce que nous ne nous inquiétons pas) que je ne saurais pas trop quoi te dire vis-à-vis du ressenti de Maxime. Je me vois un peu comme un diabétique, mais au lieu d’une piqûre par jour je prends une pilule. Et quand on baise (c’est toujours aussi bien) je ne pense pas une seconde à la maladie.

Par ailleurs, je n’ai jamais ressenti le besoin d’en parler, ni à mes amis, ni à ma famille, donc personne ne le sait. Je n’ai pas envie de leur faire peur et je n’ai pas envie d’avoir ce trait-là dans l’idée qu’ils se font de moi. Le jour où ma séropositivité m’affectera (si ce jour arrive) alors j’en parlerai. Tant que ça reste une pilule par jour sans effet sur mon corps ni sur mon esprit, je n’en parlerai pas.

Maxime, lui, a eu besoin d’en parler, évidemment avec moi et là il n’y a aucun problème de communication, mais aussi avec une amie proche à lui (qui est devenue une amie à moi aussi). Donc je sais qu’elle sait mais je n’en parle jamais avec elle. Je crois que maintenant Maxime non plus, il a quand même eu besoin de se rassurer auprès d’elle je pense au début de notre relation.

De manière générale lui et moi sommes sur la même longueur d’onde. Nous considérons que c’est un peu du domaine de l’intime dans notre couple donc nous n’en parlons pas autour de nous, mais nous en parlons entre nous, si besoin, et franchement pas tous les jours, loin de là !

En tous cas, je souhaite à tous les séropos d’arriver à trouver un équilibre comme j’ai pu le trouver, et à ceux qui sont en couple ou cherchent à l’être de trouver un bonhomme ou une bonne femme qui ne se prenne pas trop la tête, parce que ça n’en vaut vraiment pas la peine. C’est aussi pour ça que je voulais militer un petit peu à AIDES, pour transmettre ce genre de message, mais comme je te le disais je n’ai vraiment plus le temps de le faire… Dommage. Mais tu peux le porter pour moi, je sais que tu fais ça très bien 🙂 »

(A., 23 ans, séropositif en couple sérodifférent)

Je tiens à remercier ces deux personnes qui ont témoignées. Parler de ce sujet n’est pas forcément évident.

Difficulté à se protéger et stratégies adoptées

Les deux témoignages évoquent les difficultés à se protéger, bien que pour le second cela semble poser moins soucis. X. nous parle à un moment des techniques de réduction des risques sexuels. Bien évidemment, son médecin leur a dit de mettre un préservatif, et c’est la norme préventive, c’est aujourd’hui le moyen le plus sûr de se préserver du VIH. Il est recommandé de l’utiliser autant que possible.

Mais après, personne n’est infaillible, et on peut entendre que dans certaines situations, des personnes puissent être plus vulnérables que d’autres. Et comme la majeure partie des gens, ils ne veulent ni se contaminer, ni transmettre leur virus.

Bien sûr, il existe des stratégies pour réduire ce risque, ce dont parle X. à un moment. L’actif prend par exemple moins de risque que le passif, mettre le paquet de gel permet de réduire le risque de lésions, se retirer avant l’éjac, etc. Mais comme il est indiqué, de récentes publications en matière de recherche contre le VIH montrent que le traitement permet de réduire voire d’annuler le risque de transmission du virus, lorsqu’il est pris correctement [1]. Ou encore on pense fortement que le fait qu’un séroneg prenne un traitement spécifique avant un risque permettrait d’éviter d’attraper le VIH. Dans les deux cas, il s’agirait d’outils de plus pour les personnes souvent exposées à un risque. Comme ici dans les couples sérodifférents.

Dans les deux témoignages, on note bien ainsi que le traitement, plus que toutes les autres stratégies mises en oeuvre, est perçu comme facteur d’amélioration de la qualité de vie sexuelle dans le couple. L’angoisse, la peur de transmettre son virus est nettement atténuée si le traitement fonctionne. C’est une vraie bouffée d’oxygène pour la vie sexuelle du couple. Bien que ce soit une décision qui doit être pesée, réfléchie (et soutenue ?).

Et vous, est-ce que vous avez connaissance de couples sérodifférents, ou vous mêmes, êtes vous concerné ? Quels espaces pourrions-nous offrir pour que ces couples puissent s’exprimer, échanger, être soutenus sur les difficultés qu’ils rencontres, sur les stratégies qu’ils pourraient mettre en œuvre pour se protéger, etc. ? La séroconversion dans le couple ?

Jonathan

[1] Voir étude HPTN 052 (lien)

[2] Voir études Partners, FDN02 ou encore Iprex pour les homos

Crédit photo: © Terrence Higgins Trust / Montage : Vincent

Mon expérience du traitement d’urgence contre le VIH

Bonjour tout le monde,

On parle beaucoup de « PrEP » en ce moment (Prophylaxis Pré-Exposition en anglais). Mais j’aimerais revenir un peu sur la bonne vieille « PEP » (Prophylaxis Post-Exposition), que l’on appelle plus communément le « traitement d’urgence ». Celui que l’on peut prendre après un risque d’exposition au VIH – et notamment après un rapport sexuel à risque (plus d’infos).

Récemment pas mal de monde est en effet venu m’aborder sur le sujet. Et ce avec une certaine inquiétude. C’est pourquoi je souhaite partager avec vous ma propre expérience de la prise d’un tel traitement il y a quelques temps. Histoire de rassurer, de rappeler que ce n’est pas anodin mais qu’il ne faut pas pour autant dramatiser.

L’important est de se dire qu’il n’y a pas de fatalité et que l’on est jamais seul dans tout ça.

 

Le contexte de la prise de risque

Après des semaines d’activité sexuelle intense sans manquer une seule fois de me protéger, une nuit à l’occasion d’un rapport sexuel, mon partenaire (occasionnel) et moi ne mettons pas de préservatif. Il ne s’agit en rien d’un accident de préservatif et je suis entièrement co-responsable de cet acte.

Nous sommes en plein milieu de la nuit et comme souvent dans ce genre de situation, je me retrouve bête. J’hésite vraiment sur le traitement d’urgence. Je prends donc mon joker coup de fil à un ami et décide de réveiller Jonathan pour qu’il me dise d’aller aux urgences en chercher un. J’avais juste besoin qu’une personne de confiance me dise « vas y ».

 

Les urgences

Je me présente tranquillement au guichet des urgences et ai simplement dit : « Bonjour, je viens pour un traitement d’urgence contre le VIH ». Le personnel de l’hôpital n’a pas besoin d’en savoir plus. Après une bonne heure d’attente, je suis reçus par un médecin. Je lui explique la situation et s’en suit une conversation assez ahurissante pour mes oreilles de militant Sida :

« il était séropositif ?
– je n’en sais rien. »

« vous avez saigné ?
– je n’en sais rien. »

« il a éjaculé en vous ?
– non. »

« bon, il y a un risque sur 4000.
– … »

Bien entendu cette estimation est une connerie monumentale qu’il a surement inventée pour me rassurer. Néanmoins la situation était suffisamment à risque pour que la décision soit prise d’initier un traitement (un pd qui se fait baiser sans capote et qui n’en sait pas plus sur son partenaire sexuel occasionnel, en général on hésitera pas une seule seconde). Étant néanmoins arrivé relativement tôt, rendez-vous est pris le lendemain au service infectio pour initier le traitement.

 

La consultation infectio

Je passe par le bureau des entrées où, malgré la gratuité du traitement, il faut que vous délivriez votre carte vitale et carte de mutuelle. Ce n’était pas anonyme, du coup. Et je ne sais pas si cette possibilité existe en France de pouvoir prescrire des traitements d’urgence de manière anonyme (à confirmer).

Je tombe ensuite sur un jeune (et bel) interne qui me pose un tas de question au cours d’un examen clinique, tant sur le risque que sur ma santé en général. Il a suivi scrupuleusement la procédure qui était détaillée dans son kit « AES » (Accident d’Exposition au Sang, c’est le terme qui sera utilisé pour vous délivrer un traitement d’urgence). Il me fait alors une ordonnance comprenant :

– la prise de deux médicaments utilisés dans le traitement du VIH (je reviendrai après dessus) ;
– la prise de médicaments limitant les effets secondaires liés à ces traitements, tels que les diarrhées et nausées ;

S’en suis une séance #prise de sang# pour faire un dépistage des principales IST et du VIH (oui parce que si vous êtes déjà infecté mais que vous ne le savez pas, inutile de prendre un traitement d’urgence, cela pourrait même mener à des complications).

J’ai eu le droit à une conversation originale avec l’interne en infectio :

« Bon courage. Mais la prochaine fois, hein, mettez un préservatif.
– Si c’était aussi simple que de le dire, je l’aurais fait !
– Vous voulez dire qu’on vous a forcé ?
– Non, non. Ce n’est pas ça. »

Je n’avais pas d’explication à donner à ma prise de risque, je ne la comprends pas moi-même sur le moment. Pour autant l’idée de penser que l’on me prenne pour un inconscient irresponsable me déplait. Mais là, je n’avais pas envie de débattre. Je suis allé prendre mes rendez-vous pour le suivi toutes les semaines et pars chercher le traitement en pharmacie hospitalière.

Et me voila avec 28 jours de traitements. Et une question en tête : « ou est-ce que je vais le commencer ? »

 

L’initiation du traitement

Je n’avais pas envie de rentrer chez moi où je vivais à l’époque chez mes parents. J’ai donc roulé avec ma vieille bicyclette jusqu’au lieu qui me semblait le plus approprié pour commencer à prendre un traitement : le local de l’association AIDES – où je milite. Certainement le seul endroit où tu peux t’assoir, déballer tes paquets de médoc, discuter de la météo, prendre les premiers cachets, sans que personne te fasse une tête de zombie en te regardant de travers.

Au contraire, j’ai trouvé auprès de mes amis militants beaucoup de soutien. Ils m’ont bien sûr demandé dans quel contexte ça s’est passé mais sans me dire « bon… Vincent, t’aurais quand même pu mettre une capote ». Si un jour cela vous arrive, n’oubliez jamais de compter sur vos amis et d’être dans un lieu où vous vous sentez à l’aise pour commencer le traitement !

Celui-ci se composait donc  :
– d’1 cachet de Truvada (Tenofovir+Emtricitabine) à prendre une fois par jour (la pilule bleue) ;
– de 2 cachets de Kaletra (Lopinavir boosté par Ritonavir) à prendre deux fois par jour (les pilules oranges) ;

Il s’agit d’antirétroviraux souvent utilisés dans le traitement des personnes séropositives pour contrôler le VIH. L’idée étant ici d’attaquer à forte dose le virus dès son entrée pour qu’il ne puisse s’installer (je vulgarise là…).

 

Les premiers effets secondaires

Mes amis ont été très gentils. Ils m’ont emmenés dans une brasserie histoire de me changer les idées. Ce qui était le bienvenu après plusieurs heures passées à l’hôpital, seul. Et le petit choc que ça me fait quand même de prendre un risque. Je n’aime pas ça. Je m’en veux et me sens faible de n’avoir pas su me contrôler sur le moment.

Le premier effet secondaire de la prise d’un traitement d’urgence, c’est bel et bien de vous faire réfléchir. Sur le pourquoi du comment. Qu’est-ce qui a fait que j’ai pris un risque ? Sur quels éléments je peux agir pour que ça ne se reproduise plus ?

Mais les effets sur l’organisme, eux non plus, ne se sont pas faits attendre. Je me suis senti très très fatigué dans les heures qui ont suivies la première prise. Je me suis tout simplement endormi… et au réveil j’ai eu le droit aux fameuses nausées et diarrhées.

« Mince… j’ai un rendez-vous dans une heure » + « mince je commence mon nouveau job… demain. »

Il va falloir apprendre à repérer où sont les chiottes où que vous alliez.

Fort heureusement les effets secondaires durent principalement les premiers jours et ont été relativement supportables. Et grâce aux médocs et au fait que mon corps s’habitue au traitement, ils s’estompent peu à peu. Chez certains c’est un peu psycho-somatique aussi les effets secondaires. La culpabilisation et la peur sont telles que le corps extériorise physiquement. Malgré mes questionnements, j’étais néanmoins zen.

 

Un mois avec un traitement

Pour mon premier jour de boulot j’ai dit à une collègue bien sympa que je prenais un traitement (sans entrer dans les détails) et que parfois j’aurais juste besoin de m’absenter 2/3mins, si elle pouvait me remplacer dans ces moments là.

J’en avais parlé à ma médecin du travail le matin même avant de commencer. Elle ne m’a donné aucun conseil sur la manière dont je pouvais en parler à ma chef ou les droits dont on dispose dans ces moments là. very useful…

Mais bizarrement les effets secondaires ne m’ont pas beaucoup perturbés quand j’étais au boulot. C’était soit le soir, soit le matin en me levant que je les subissais. Sinon, la journée, j’étais relativement tranquille.

Non le plus dur ça a vraiment été de prendre le traitement tous les jours. Au début ça va. Au bout d’une bonne dizaine de jour, chaque matin, je posais sur ma main les 3 cachets qui me paraissaient chaque jour encore plus gros que la veille. Je les fixais en me disant qu’il fallait que je les prenne. Mais en même temps ils me dégoûtaient.

J’en avais tellement pas envie que si je n’avais pas mis mon téléphone portable à sonner à 8h et à 18h chaque jour, je les aurais oublié la plupart du temps. Comme si mon esprit voulait refouler cette prise de traitement.

Pour moi les difficultés ont donc davantage été dans la tête que dans le corps.

 

La famille…

Vivant chez mes parents à l’époque, j’avais fait le choix de leur cacher. C’était sans compter que la mère est parfois curieuse… Et quand elle trouve quelque chose de suspect et qu’elle ne comprend pas… comme toute personne « connectée », elle va sur Google regarder ce que c’est.

http://www.google.fr => « Truvada » => premier résultat : « Truvada® est l’association fixe de deux médicaments antirétroviraux actifs contre le VIH »

Je ne veux même pas imaginer ce qui s’est passé dans sa tête, son cœur et ses tripes.

Je rentre tranquillement chez moi. L’heure du repas arrive. Je me doute bien sûr de rien. Discussion. Mon père parvient à amener sur la table le sujet du « Sida », comme il dit. Pas compliqué de parler de ça avec moi en même temps. Puis il dévie légèrement…

« Et comment on fait lorsqu’on a un fils qui a le « Sida »
Moi, naïf, pensant que la conversation se poursuivait, je réponds :
– Et bien il existe un certain nombre de structures de soutiens qui peuvent accompagner les parents et leur enfant ensemble pour que tout se passe bien.
– C’est quoi ces médicaments dans ta chambre ?

Silence.
Regard noir.

« Vous avez fouillé dans ma chambre ?
– La table de nuit était ouverte.
– Non, elle était fermée. Ce traitement est un traitement que l’on peut prendre après une prise de risque. Il sert à réduire le risque de contamination au VIH.
– Tu as pris un risque ?
– Oui.
– Ça existe vraiment ce genre de traitement ?
– Oui.
– Je n’y crois pas.
A la mère, un brin rassurée, d’intervenir :
– Mais puisqu’il te dit que c’est ça, il connait mieux que toi ! »

Bon vous l’aurez compris, c’est une expérience que je n’ai toujours pas digérée. J’ai pris le risque de cacher le traitement plutôt que de me prendre la tête à leur expliquer direct. Ça m’est retombé dessus… à chacun de faire le bon choix en fonction de son milieu familial. Mais c’est vrai que de le dire dès le début évite certains soucis…

Le suivi médical

Rendez vous avec mon joli interne chaque semaine, avec alternance entre prise de sang et rendu du résultat. Rien de spécial à ce niveau là.

J’ai perdu du poids. 2 ou 3kg… Ce qui n’est pas étonnant vu que les traitements et l’effet psychosomatique ont un sacré impact sur l’appétit.

Rien d’autre à signaler sinon… à la fin du traitement on demande de revenir dans trois mois pour faire un test de confirmation. J’irai faire cela au Royaume-Uni où j’ai découvert une approche bien différente de la santé sexuelle…

La réflexion…

Voilà, après de nombreux mois qui se sont écoulés je ne peux pas dire que j’ai vraiment tout compris sur cette prise de risque. Ça aura été ni la première ni la dernière mais la seule pour laquelle je décida d’aller prendre un traitement d’urgence.

En essayant de me pencher un peu dessus, j’ai trouvé certains points communs à chacune d’entre elles : un lit, le fait d’avoir déjà baisé avec la personne avant et une forte excitation souvent liée au précédent point. En gros j’ai beaucoup moins de chance de prendre un risque sexuel lors d’un gang bang trash bien pervers la nuit au milieu d’un bois que sur un lit douillet au chaud avec une personne que j’apprécie. D’où ma citation préférée en prévention : « le romantisme est facteur de risque ».

Le fait d’être à chaque fois dans une période où je ne me sens pas fort a peut être été le déclencheur. Quand je me sens bien de manière générale, j’arrive sans trop de problème à me dire : « ok, alors là t’es en train de prendre grave ton pied. Met la capote pour autant. » Et je le fais. Alors que quand je me sens moins bien, la négociation avec moi-même prends beaucoup plus de temps. Suffisamment parfois pour que l’autre ait pris sa décision avant moi d’y aller sans.

 

En conclusion ?

Prendre un traitement d’urgence n’a pas été anodin. Davantage pour ce qui s’est passé dans ma tête que du fait des effets secondaires sur mon corps. J’ai eu la chance d’être soutenu par mes amis. Soutenu explicitement et implicitement en me donnant la possibilité de parler librement de cela et de prendre mon traitement sous leurs yeux, sans être jugé.

Cette expérience m’a donné l’opportunité aussi de réfléchir sur ma santé sexuelle, mon rapport au risque et à la prévention. Et aujourd’hui, même s’il m’arrive toujours de prendre des risques, cela est beaucoup moins fréquent. Voire ça n’est pas arrivé depuis un sacré bout de temps malgré de grosses baisses de morales. Et cela je le dois à toutes ces heures passées à réfléchir sur ma santé, à l’exprimer librement et en discuter avec mes amis.

J’aurai bien aimé que le médecin infectio saisisse l’occasion du traitement pour aborder ces questions avec moi – mais il faut croire que tous ne sont pas à l’aise avec ce sujet. Ce qui est une vraie lacune en termes de prévention. Je n’ai pas besoin de conseils, juste qu’on me laisse la possibilité d’en parler et d’être écouté.

Voilà pour ma part…

Je comprends que certainEs, après avoir pris une fois un traitement d’urgence, ont encore plus de mal à faire la démarche d’en prendre un autre lors d’une nouvelle exposition à un risque. Si tel est votre cas, appelez un pote et demandez lui : « j’y vais ou pas ? ». Même si vous connaissez la réponse, au moins, vous n’êtes pas seul.

Pour les mauvaises langues, je ne pense pas que ça donne un « avant-goût » de ce qu’est la vie avec le VIH. Ici on parle de 28 jours seulement tout en étant à priori encore séronégatif… c’est incomparable.

 

Et vous, avez vous déjà pris un traitement d’urgence ? Comment ça s’est passé pour vous ?

 

Vincent

« C’est une mode, tous les jeunes veulent se faire baiser bareback »

Si jeunesse savait Je voudrais revenir sur discours que j’entends souvent chez les homos et notamment les aînés visant à dire que les jeunes ne se protègent plus, sont inconscients ou encore ne savent pas se protéger.

Déclarations qui ont lieu dans un contexte d’une épidémie du VIH qui frappe les gays sans commune mesure avec le reste de la population avec une mobilisation forte depuis les début des années 1980.

Alors oui c’est vrai, il y a des jeunes qui prennent des risques – il y a même une légère hausse des nouvelles infections au VIH chez les 15-25ans, certains ne se protègent pas voire ne savent pas comment se protéger. Néanmoins est-ce que cela est lié à leur jeunesse et une certaine inconscience ?

J’aimerais aborder avec vous ce sujet qui à mes yeux relève d’une forme de domination sur une génération sans vraiment de fondements et qui ne permet en rien d’expliquer que des personnes, qui s’avèrent être jeunes, prennent des risques.

Les jeunes, une catégorie qui ne veut rien dire

Personnellement je vois dans ce genre de discours une nouvelle tentative de dévalorisation d’une catégorie, en l’occurrence d’une génération, dans son ensemble.

Les jeunes ce sont comme les chômeurs, les immigrés, les vieux, les précaires, les riches, les paysans : des catégories que l’on créé et qui ne veulent absolument rien dire tant elles sont hétérogènes mais qui arrangent bien pour désigner un autre abstrait que l’on accuse de tous les maux que l’on veut.

Quel lien y-a-t’il entre un jeune né dans une famille bourgeoise parisienne un autre qui vit dans une citée défavorisée en province ou un jeune étudiant à l’université et un jeune qui a commencé à bosser à l’âge de 16 ans ? Pas grand chose.

Aussi cette catégorie « jeunes » ne veut absolument rien dire tant elle désigne des réalités bien différentes les unes des autres (dixit Robert Castel).

Argument de l’âge, argument de la sagesse ?

Mais il n’y a pas de raison après tout que les jeunes gays échappent aux multiples formes de domination classiques exercées par leurs aînés dans de nombreux autres domaines et depuis la nuit des temps.

Le fameux « Nous on a connu les années Noires du Sida ! » utilisé à profusion un peu comme d’autres diraient « Nous on a connu la guerre et les cartes de rationnement alors ferme ta gueule ! » ; ou comment détourner la mémoire afin de se mettre sur un piédestal !

L’autre jour j’ai rencontré un gars avec qui nous étions sur le point d’avoir un rapport sexuel (de baiser quoi). Celui-ci enfile un préservatif et l’air de rien déchire une nouvelle pochette et enfile un deuxième préservatif par dessus. Ce que je désignerai plus tard par le concept de surprotection 🙂 .

Lorsque j’ai essayé d’aborder avec lui le risque de déchirure que cela représentait avec le frottement des deux préservatifs l’un contre l’autre, sa seule réaction a été de me dire : « Quel âge as-tu ? Moi j’ai 40 ans, ça fait 20 ans que je fais ça ».

Utiliser l’argument de mon jeune âge pour se conforter dans sa propre stratégie de prévention, qui pourtant comportait un risque, voilà encore une tentative de rabaisser une personne en fonction de son appartenance à une génération plus jeune.

(pour répondre par avance à la question insolente de Paul Denton, oui je suis parti et il ne s’est rien passé de croustillant entre lui et moi)

Des jeunes prennent des risques, oui, mais pas parce qu’ils sont jeunes

Alors oui, il y a des jeunes qui ne savent pas grand chose et se protègent insuffisamment, c’est vrai. Ces jeunes avec Jonathan on en a rencontré pas mal par exemple en prison ou dans des centres de réinsertion pour élèves déscolarisés où la plupart viennent de quartiers très précaires.

Mais la cause n’était pas leur jeunesse… en prison il y avait aussi d’autres personnes d’autres générations qui ne savaient pas grand chose non plus. La cause de cela était bien plus l’accès quasi nul à la prévention ainsi que les représentations et pressions sociales fortes qui s’exercent dans le milieu dans lequel ils ont évolué depuis leur naissance.

En conclusion ?

Dire que les jeunes ne se protègent pas ou peu voire plus nie la réalité de milliers de jeunes qui se protègent tant bien que mal tout en ne permettant pas d’expliquer pourquoi certaines personnes prennent des risques, qu’elles soient jeunes ou moins jeunes.

C’est néanmoins souvent sur cette population que l’on projette une image erronée d’une mauvaise appropriation de la prévention, laissant par la sorte transparaître une certaine forme de domination générationnelle… un classique à ajouter à la longue liste des dominations de notre temps telles que hommes/femmes, blancs/non-blancs, parisien/provincial, riches/pauvres, LesbGay/BiTrans, cocaïne/héroïne, etc.

Le premier outil de prévention reste notre parole !

Et vous qu’en pensez-vous ?

Vincent

PS : ah oui au fait… la majeure partie des découvertes de séropositivité ont lieu entre 35 et 40 ans sur des infections ayant eu lieu dans les quelques mois ou années précédant le dépistage.

Existe-t-il une santé gay ?

Pour inaugurer notre blog, rien ne vaut un questionnement sur son existence même !

« C’est bien beau de vouloir parler de santé gay,
mais pensez-vous vraiment qu’il en existe une ?»

(Enquiquineur Anonyme)

Des corps ni plus ni moins différents des autres
Après tout, c’est vrai. Notre corps, en dehors de toute modification qu’on peut lui apporter, n’est pas influencé par notre orientation sexuelle dans sa formation, son fonctionnement ou son évolution.

A moins que certains arrivent à démontrer qu’il existe un gène de l’homosexualité, il n’y a donc à priori pas de différences dans l’approche du corps entre les homos et les autres.

Parler de santé gay alors même que l’on part du principe que notre orientation sexuelle ne détermine pas notre corps semble donc un peu paradoxal, n’est-ce pas ?

Un rapport particulier à notre santé
Mais si l’on regarde au delà des apparences. Que l’on décortique le rapport des gays à leur santé. Que l’on observe la récurrence plus élevée de certains petit soucis de santé ou de comportements par rapport au reste de la population, ainsi que les solutions et les solidarités envisagées comme réponse, on peut se dire alors, qu’en effet, il y a quelque chose de particulier au niveau de la santé des gays.

(Jonathan trouve que le paragraphe qui suit fait très « C’est pas sorcier »)

Campagne de lutte contre l'homophobie réalisée par l'association Le Refuge

Hmmm par exemples. Les gays seraient 5 fois plus nombreux a avoir tenté de se suicider par rapport à la population dans son ensemble, notamment à cause de l’homophobie dont ils sont victimes (1).

En ce qui concerne les Infection Sexuellement Transmissible, 40% des mecs ayant des rapports sexuels avec d’autres mecs disent en avoir attrapé une  dans leur vie et entre 12 et 15% seraient porteurs du VIH (Virus de l’Immunodefiscience Humaine), bien loin des 0,2-0.3% que l’on trouve dans la population dans son ensemble  (2).

Nous pourrions parler encore de  la consommation plus importante par les gays d’alcool et de drogues (3) ou de l’importance à la fête, de la construction des genres, et bien d’autres sujets qui nous laissent à penser que notre orientation sexuelle créée bien un rapport différent et particulier à notre santé en tant que gay.

Une communauté solidaire
Ce rapport implique des attentes particulières vis-à-vis des travailleurs en santé auxquels nous avons à faire (médecins, psy, associatifs, etc.) ; alors même que ce n’est pas forcément évident d’en parler ouvertement, par peur d’être jugé voire « dénoncé ».

Slogan historique d'Act Up New York créée en 1987 pour mobiliser par l'action directe les gays et l'opinion face à l'épidémie de VIH/Sida.

Pourtant l’expression de nos besoins et nos problématiques de santé est un élément clé pour prendre soin de nous et tendre vers notre bien-être.

Et les gays se distinguent aussi pour avoir su démontrer leur capacité à se soutenir et à se saisir des questions relatives à leur propre santé pour que, non seulement, leurs besoins spécifiques soient pris en compte et trouvent des réponses adaptées. Mais aussi afin d’en être les acteurs face à une société et des sciences qui ont longtemps cherchées à nous soigner d’une prétendue maladie qui n’en est pas une, notre homosexualité, ou qui nous ont blâmé tout autant pour qui nous sommes que pour les maux qui nous affectent parfois dans une plus grande mesure.

Parler de santé gay invite donc à voir au delà de notre corps à l’état brut, d’envisager les interactions entre notre bien-être, notre homosexualité en soi et sa place dans la société et les groupes auxquels nous appartenons.

Et toi, que penses-tu du concept de santé gay ?

J & V

(1) C’est pas nous qui l’disons c’est l’INVS (2007) qui l’dit
(2) C’est pas nous qui l’disons c’est l’Enquête Presse Gay (2004) qui l’dit
(3) C’est pas nous qui l’disons c’est l’Enquête Presse Gay (2004) qui l’dit